Comme un goût de bolognaise (Edition 2010-23)

Cédric Diserens à propos du recul du nombre d’apprentis

Les chiffres sont là: en deux ans, les apprentis sont passés de 38 en 2008 (45 moins sept ruptures de contrats) à 17 en 2010. Certes, les inscriptions sont encore ouvertes, mais il est peu probable qu’ils soient encore beaucoup à choisir cette orientation. Faut-il parler de désertion de la branche? Pas nécessairement.

Tout d’abord, il semble établi que les écoles de type Athéna, EIT, Tunon, Ecole Club Migros attirent de plus en plus de monde. D’une part, la formation peut se révéler plus courte et plus intensive (six mois, une année, deux ans et demi). D’autre part, elles offrent la possibilité à toute personne ayant dépassé «l’âge de l’apprentissage» de se réorienter.

Cela a pour conséquence logique de faire grossir les effectifs qui sortent de ces filières. Les élèves deviennent donc des candidats intéressants, parce qu’à la recherche de stages. Pour l’employeur, la formule est plus que séduisante: avoir quelqu’un de bon marché (ne nous mentons pas, les stagiaires sont souvent exploités) pour une durée souvent déterminée. Un problème qui n’est pas sans rappeler celui des CDD (contrats à durée déterminée) à répétition en France.

La conjoncture aidant, il est peu probable qu’un ou une stagiaire ne se plaigne du moment qu’il ou elle a une place et donc une chance de faire ses preuves. Dès lors, pourquoi s’encombrer d’un apprenti qui va représenter une charge de travail conséquente, qui sera là au moins trois ans et qui, si on n’y prend pas garde, risque fort de partir une fois la formation terminée?

L’autre problème vient de la politique que Bologne et son système ont apporté dans la formation et les études. HES, ES, tout cela brille comme une distinction qu’il faut avoir dans ses bagages. L’apprentissage est malheureusement souvent dénigré ou mésestimé. De plus, pour les raisons citées plus haut, les places se font rares ou difficiles à trouver. Du moins, c’est l’image que véhiculent les médias grand public.

Donc ceux qui en ont la capacité vont se tourner vers des formations supérieures, espérant ainsi rendre leur bagage plus attirant pour le marché de l’emploi, quitte à accepter une place peut-être moins rémunérée. Ceux qui ont plus de difficultés, souvent cantonnés à des voies scolaires dénigrées (VSO, VSB), n’oseront pas se tourner vers l’apprentissage, ou ne pourront pas y accéder, faute d’une formation scolaire suffisante.

Pire: il existe encore à l’heure actuelle des entreprises où l’apprenti passe plus de temps à faire le café, remplir le fax ou trier les déchets que réellement s’impliquer dans la vie professionnelle. Ainsi, peut-être faudrait-il une remise à plat: revaloriser l’apprentissage d’une part, et le rôle de maître d’apprentissage d’autre part. Après tout, les voyages c’est un art et ses commerçants ne sont-ils pas, en grande partie, des artisans?